Lire une étude scientifique

Une nouvelle étude tente de jeter le discrédit sur l’alimentation faible en glucides

The Lancet, journal scientifique renommé, a récemment publié une étude. Une alimentation faible en glucides (ou trop élevée) serait liée à une augmentation de la mortalité.

La diffusion est massive et cause un émoi compréhensible chez les personnes peu informées sur ce type d’alimentation et peu au fait de la lecture des études scientifiques.

La lecture qui en est faite est que manger low carb réduit l’espérance de vie.

Vraiment ? Alors que tout ce que tu lis te dis le contraire ? Te voilà de nouveau désorientée et en proie à la panique, surtout que Tante Georgette t’a téléphoné, triomphante, pour claironner : « Tu vois ! C’est n’importe quoi ton régime ! » et que tu appréhendes le prochian déjeuner dominical.

Pas de panique. Je ne vais pas faire durer le suspense plus longtemps : cette étude, c’est de la crotte. Oui, de la crotte.

Evidemment, je vais t’expliquer pourquoi. J’aimerai bien que tu en profites pour voir comme on peut facilement manipuler les médias. Si j’étais complotiste, je te dirai que c’est encore un coup des industries agro-alimentaire pour décribiliser ce mode d’alimentation qui se répand surement un peu trop à leur goût, mais il parait, comme tu peux le constater en bas de l’étude, qu’aucun gros méchant ne l’a financée, donc…

Pour un résumé de l’étude en français, je vous propose cet article canadien. Sinon, vous avez un accès direct à la source ici  – à noter qu’un article en accès libre dès sa publication, ce n’est pas courant. Les auteurs sont rémunérés, les journaux ne sont pas des entreprises philantropiques, un article gratuit est probablement un article « sponsorisé » – bénéficiant d’un mécène.

Mais peut-etre suis-je trop méfiante…

Entrons dans la critique de cette étude.

1. La définition du terme « Low Carb »

Low carb, ce sont les personnes qui suivent une alimentation cétogène : moins de 20 g de glucides par jour (bon, ok, moins de 50 si tu es chanceux), ce qui représente à peu près 5% des apports caloriques journaliers. Ce sont les personnes qui suivent aussi une alimentation faible en glucides plus libérale, de l’ordre de moins de 100 g par jour, soit environ 25% des apports caloriques quotidiens.

Dans l’étude, on monte à 36%, ce qui peut représenter pour un homme d’une trentaine d’année, 80kg pour 1m 85, modérément actif, plus de 200g de glucides par jour. Tu crois qu’on est toujours dans une définition acceptable du low carb ?

Quelle conclusion en tirer ? 

Le groupe ne comprend pas « que » des personnes qui s’alimentent réellement low carb.

2. Comment les chercheurs ont-ils déterminé ce que les gens mangeaient ?

Dans cette étude, les participants ont rempli un questionnaire au début de l’étude. Ils devaient estimer leurs apports caloriques et ce qu’ils mangeaient. On leur a re-présenté le questionnaire six ans plus tard. dix neuf ans plus tard, on a compté les morts.

Tu as bien lu : on a estimé que les réponses étaient les mêmes pendant 19 ans. On leur a posé la question deux fois sur ce qu’ils mangeaient, et on en a déduit qu’ils s’alimentaient de façon identifique… toute une partie de leur vie. Tu manges la même chose qu’il y a 10 ans, 15 ans, dix neuf ans, toi ?

Les chercheurs ont ensuite converti l’alimentation des participants en nutriments. Avec ce genre d’étude, on met sur un pied d’égalité des aliments qui n’ont pas grand chose à voir : les aliments ne sont pas que des nutriments. Par exemple, l’origine de la viande est extrêmement importante : les viandes issues d’animaux élevés « en batterie », ceux qui sont nourris aux tourteaux de soja et qui n’ont jamais foulé l’herbe de leurs sabot sont très riches en Omega 6, dont l’ingestion en trop grande quantité est inflammatoire. Les viandes d’animaux élevés à l’herbe contiennent quant à elles 2 à 4 fois plus d’omega 3. Les oeufs de poules élevées en liberté contiennent quant à eux de 2 à 10 fois plus d’omga 3 que les poules de batterie.

Quelle conclusion en tirer ?

On se contente des estimations des participants, sachant que, dans les études en nutrition, on a tendance à se tromper de 30 à 40% sur ce qu’on mange. Comment croire une étude qui se base sur de telles données

On met dans le même sac un homme obèse qui mangent à la chaîne des TBone steacks et du poulet frit industriels et une femme mince qui se contente de manger 1g de protéines/kg de masse maigre, viande qu’elle cuit au beurre clarifié … Est-ce que c’est sérieux ?

3. Composition des groupes

Regarde le tableau 1 « Population characteristics in the Atherosclerosis risk in community study, by quantile ». Le groupe Q1 appelé « low carb » a un pourcentage plus élevé d’hommes que les autres, un peu plus de personnes souffrant d’hypertension, un peu moins actifs que les autres et 50% de plus de fumeurs ou d’anciens fumeurs (mais « des données manquent dans cette catégorie »).

On sait que les hommes ont une espérance de vie plus faible que les femmes, que les personnes souffrant d’hypertension ont une espérance de vie plus faible que les personnes qui ont une tension normale, que les actifs vivent plus vieux que les sédentaires et que les fumeurs ont une espérance de vie réduite par rapport aux non-fumeurs.

Quelle conclusion en tirer ?

On aurait aussi pu conclure cette étude par : « Les femmes non fumeuses vivent plus longtemps que les hommes fumeurs ou ex-fumeurs ».

4. Les causes de la mort

Elles ne sont indiquées nulle part. Peut-être était-ce le tabac, l’alcool, le surpoids acquis au cours de ces 19 ans, conduire trop vite, ne pas faire de sport… qui sait ?

5. Limites avérées de l’étude

Je t’ai gardé le meilleur pour la fin. L’énoncé des limites de l’étude réalisée par ses auteurs eux-mêmes. J’ai à peine besoin de commenter tellement c’est énorme.

Les conclusions portent sur des associations observées plutôt qu’un rapport de cause à effets, et ce que les personnes mangent repose sur des données auto-reportées, ce qui peut ne pas être précis.

On a déjà parlé maintes et maintes fois ici des « associations » et autres « corrélations » qui sont à l’origine de beaucoup, beaucoup d’erreurs et d’approximations. De nombreux articles sont parus sur le sujet. Je te renvoie donc ici, ici et là. Ca te permettra d’observer qu’on peut associer les dépenses américaines en sciences, espace et technologie avec le nombre de suicides par pendaison, étranglement et étouffement. A ton avis, si les USA suppriment leurs dépenses dans ces domaines, le nombre de ces suicides va tomber à zéro ?

credit photo : Tyler Vigen

Les auteurs reconnaissent que comme les régimes n’ont été mesurées qu’au début de l’étude et six ans plus tard, il est possible que les modes d’alimentation aient évolué en 19 ans.

Ce que cette phrase nous dit, c’est que l’étude en question a consisté à faire remplir un questionnaire à beaucoup de monde, à leur soumettre le même questionnaire 6 ans plus tard, puis à compter les morts vingt ans après. Sérieux ?

Le Professeur Tom Sanders, professeur émérite en nutrition et diététique au King’s Collège de Londres, a également indiqué que l’utilisation d’un questionnaire portant sur l’alimentation dans l’étude conduisait les gens à « sous-estimer les calories et les graisses ingérées ».

Autrement dit, notre bon Professeur Sanders nous explique que son questionnaire n’est pas vraiment précis, parce que les gens estiment ce qu’ils ont mangé. Si je m’étais nourrie toute ma vie de Coca et de Hamburger, je présume que passer au Coca Light et aux Wraps me donnerait la sensation d’être devenue Low Carb. Les chiffres ne disent pas la même chose…

Une explication des conclusions de cette étude et d’autres études américaines est que cela pourrait refléter le risque accru de décès chez les personnes « en surpoids/obèses », ce qui peut survenir dans les deux camps : ceux en faveur d’une alimentation riche en viande/pauvre en glucide et ceux qui favorisent une alimentation faible en gras/riche en glucides.

Est-ce que je rêve ? Est-ce qu’on parle de low carb ou de régime hyper-protéiné. Quelle est l’origine des aliments ?

La conclusion de l’étude est donc que « des apports modérés de glucides pourraient être ce qu’il y a de mieux pour la santé ».

Note le conditionnel ;). Avec ça, on peut dire à peu près tout et n’importe quoi, comme tu l’as probablement appris en CM2.

Le communiqué de presse se permet même de relativiser en indiquant que « remplacer les glucides par des protéines et des graisses de source végétale pouvait être associé à un rique réduit de mortalité en comparaison un remplacement par des protéines et des graisses de source animale ».

Autrement dit, mange du soja, du lait de coco en boîte, etc. Utilise l’industrie agro-alimentaire au lieu de t’approvisionner localement – et oui, les sources locales de protéines et de graisses végétales, tu vas plus facilement les trouver au supermarché que chez ton voisin fermier. Mais peut-être suis-je trop méfiante ?

En conclusion

Tu comprendras donc que cette étude n’est absolument pas fiable, et que les auteurs le reconnaissent eux-mêmes. Ce que tu peux également observer, c’est que les articles des médias qui la reprennent se contentent de recopier les conclusions mais en aucun cas les limites de cette étude.

Les médias les plus honnêtes utilisent le conditionnel, mais certains sont carrément affirmatifs.

Je m’interroge quand même sur le fait qu’il n’existe pas une seule étude comparant l’espérance de vie de participants qui mangeraient majoritairement des produits transformés et des participants qui mangeraient majoritairement des produits bruts, raisonnablement créés (viandes et produits laitiers de pâturage, légumes bio ou issu d’agriculture raisonnée, etc.).

Peut-être suis-je trop méfiante ?

3 thoughts on “Lire une étude scientifique”

  1. Patrice dit :

    Merci pour cette synthèse fort bien écrite et détaillée 🙂

  2. Nathalie dit :

    Merci pour cette très bonne analyse de cet article publié dans le Lancet, dont effectivement les conclusions ne reposent sur rien et donc on nous prend vraiment pour des jambons :-).
    Juste une petite précision concernant la publication de l’article en « open access » (je suis chercheur en immuno et donc auteur de publications scientifiques), les auteurs ne sont pas rémunérés, c’est l’inverse, on paye pour publier, et pour avoir un accès libre dès la publication, c’est une option payante en plus (environ 800$ en fonction des journaux). Donc pour jeter le discrédit sur l’alimentation faible en glucides et être lu par un max de personnes, ils ont tout intérêt à prendre cette option.
    Un grand merci pour votre blog riche en informations et encore bravo pour le décryptage de cet article !!! cdt

    • lebongras dit :

      Merci pour cette précision.
      J’ai été chercheur, mais en droit 😉 et j’étais payée pour mes articles (pas cher, genre 150€).
      N’hésite pas à me dire si (quand) je me trompe ;). Une caution scientifique, ça me fait rêver !

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