Les cétones, le Tour de France et la raison

Que le manager de l’équipe Jumbo-Visma (victorieuse à ce jour de 4 des onze premières étapes du Tour de France) reconnaisse que ses coureurs utilisent des cétones et voilà le petit monde journalistique qui s’enflamme, comme d’habitude pour surtout brasser de l’air et réciter des poncifs après par coeur auprès de médecins qui n’y connaissent pas forcément grand chose (non, je ne joue pas à Doctissimo, mais vu leurs réponses, tout médecin du sport qu’ils sont, impossible qu’ils se soient sérieusement penchés sur le sujet).

Les cétones et le vélo, c’est une longue histoire d’amour, notamment grâce à Volek et Phinney, les premiers vrais théoriciens de l’alimentation cétogène et médecins de cyclistes.

Puisqu’il faut manifestement le rappeler, les cétones ne sont pas des molécules mystiques obtenues après une purification chamanique, mais la simple réponse de l’organisme à un besoin de fournir de l’énergie à un corps qui n’a pas à sa disposition le carburant facile que représentent les glucides.
Molécules produites à partir des acides gras qu’on trouve un peu partout dans le corps humain, y compris chez les personnes très minces, les cétones sont une réponse physiologique (= normale) de l’organisme. Ce dernier est comme nous, fainéant, et les glucides sont plus rapides et plus simples à utiliser (et leur surabondance est toxique) donc il va d’abord les utiliser mais s’il n’y en a pas, il va taper dans les réserves.

S’interroger sur les apports de cétones sur le long terme apparaît donc un peu surréaliste.

Sauf que.

L’alimentation cétogène (=celle qui privilégie les cétones comme carburant de l’organisme) a montré ses effets positifs sur le long terme, ce n’est pas vraiment un problème.

Le problème que les journalistes du jour effleurent sans vraiment ni le comprendre ni le creuser, c’est l’apport de cétones exogènes et leur effet sur l’organisme.

Récapitulons :

  • tu manges des pâtes, ton organisme est chargé en glucides que ton corps va utiliser pour produire de l’énergie et appuyer très très fort et très très vite sur les pédales. Tout va bien. Tu n’es pas le meilleur, mais tu te dopes alors tu gagnes (non, je déconne).
  • tu manges peu de glucides (cétogène ou LCHF) et ton organisme va utiliser tes réserves d’acides gras pour produire de l’énergie et appuyer très très fort et très très vite sur les pédales. Tu ne gagnes pas, parce que tu es éthique et que tu ne te dopes pas (je déconne aussi).
  • ton organisme a l’habitude de carburer aux glucides, mais tu te shootes brutalement avec un produit que ton organisme est censé produire et auquel il doit s’adapter… C’est probablement la zone de tous les dangers.

Tu le sais, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, alors je vais le redire : notre organisme occidental a besoin, pour utiliser de manière optimale les cétones, d’être céto-adapté : cela signifie que le corpus enzymatique de notre organisme, ainsi que notre microbiote (c’est un mot chic pour parler des bactéries de tes intestins) doivent évoluer pour s’adapter à l’utilisation des cétones et à l’ingestion plus importante de gras. Ce processus, qu’on désigne bêtement sous le vocable de céto-adaptation, prend entre 6 semaines et 3 mois. Oui, 3 mois si tu es sportif et que tu veux retrouver tes performances d’avant. Parce que les cétones que ton organisme produit sont plus difficiles et longues à produire que l’énergie basée sur les glucides. Le temps que ton organisme apprenne à bien les fabriquer et à bien les utiliser, il peut s’écouler beaucoup, beaucoup de temps.
Et c’est le noeud du problème. Quel sportif accepterait, sans aucune garantie de résultat, que ses performances chutent et peinent à remonter, avant de revenir au niveau initial sur une période qui va facilement s’étendre à 3 ou 6 mois ? Ce qui dope le vrai sportif, c’est la performance. Sans appétit de performance, le sportif n’est pas un sportif de haut niveau.

Alors on a inventé les cétones exogènes : pas besoin de puiser dans ses réserves, pas besoin que le foie travaille, on apporte les cétones sous forme liquide, sous forme prête à utiliser, sous forme (mon Dieu, quelle infamie) de « complément alimentaire » (Richard Plugge, manager de Jumbo Visma, cité par Le Journal de l’ïle de la Réunion – oui, je sais, les hasard de Google).

Quels sont les risques ? Difficiles à évaluer. Les cétones en tant que telle ne sont pas dangereuses ; l’organisme fonctionne parfaitement avec des quantités importantes de cétones circulantes. Ce qui peut poser problème, sans doute, c’est la coexistence de deux systèmes d’alimentation simultanés. La machine humaine est d’un fonctionnement délicat, faisant intervenir des hormones et des enzymes pour maintenir des équilibres physiologiques. Elle se régule seule. Les apports exogènes viennent nécessairement perturber cet équilibre.

On ne connait rien de l’alimentation de ces cyclistes et il est donc interdit de tirer des conclusions comme beaucoup aujourd’hui. Pourquoi ne pas imaginer qu’ils passent leur temps d’entrainement en cétose, et qu’ils procèdent à une charge glucidique avant les courses afin d’être prêts à fournir un apport explosif, les cétones exogènes venant simplement soutenir leur adaptation et faciliter le flux d’énergie ?

Quoiqu’il en soit, cette utilisation des cétones exogènes devrait être réservée à un usage strictement sous contrôle médical. Une alimentation cétogène équilibrée remplacera avantageusement les boissons à base de cétones.

Il s’agit sûrement d’une affaire à suivre…

Lecture recommandée : Ultra Performance, du Dr Fabrice Kühn, médecin, triathlète

2 thoughts on “Les cétones, le Tour de France et la raison”

  1. Eric dit :

    Bon après c’est bien beau tout ça mais est-ce du dopage ? Que je sache les cétones ne se trouvent absolument pas naturellement dans l’alimentation de l’être humain. Ce seul point là va poser problème. Après on pourra débattre de ce qui est « naturel » dans l’alimentation classique… Mais autant on mange des proteines/gucides/lipides depuis des millions d’années autant avaler des cétones n’est clairement pas très naturel et peut être considéré comme du dopage. On le voit avec la testostérone, ou autre hormones de croissance, on la produit naturellement, comme les cétones, mais en apporter de manière exogène est considéré comme du dopage et là on est tous bien d’accord.

    • lebongras dit :

      Les cétones sont des produits de la dégradation des acides gras corporels. Je te renvoie à mon article sur le sujet : http://lebongras.com/pourquoi-rentrer-en-cetose/
      On trouve naturellement des cétones dans le sang d’un humain moyen qui a sauté son petit déjeuner. On en trouve beaucoup dans le sang d’une personne qui jeune ou bien qui suit une alimentation cétogène ;). Ca n’a pas vraiment de rapport avec les hormones, parce que l’humain peut fabriquer de grosses quantités de cétones alors que la production hormonale est régulée. La fabrication de cétones est simplement la réponse à un besoin énergétique. Donc on n’est pas du tout dans du dopage ; c’est un peu comme s’ils prenaient des energy drinks, sauf qu’au lieu d’être bourrées de sucres, ces boissons sont bourrées d’acides gras sous une forme particulière.

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